La surenchère

Lorsqu’un gouvernement est coincé par une réaction populaire dont il n’avait prévu ni la force ni l’étendue, il fourbit une bonne partie de la panoplie des armes que lui procure son pouvoir. Ces armes sont autant le pouvoir de décision et de législation que celui de la communication. Toutefois, l’usage mal avisé ou mal équilibré de l’une des armes rend souvent inefficace l’usage de celles qui lui restent.

Il n’est pas rare que la conviction de mener une bataille légitime conduise à un choix de vocabulaire et de moyens qui animent les émotions davantage que la raison. Face au pouvoir politique, le discours vise davantage à animer qu’à informer. C’est de bonne guerre, pour les militants d’une cause, afin de faire pencher la balance du pouvoir de l’opinion publique dans le camp de sa cause. Pour cela, on touche les cordes sensibles les plus susceptibles de vibrer le plus fort possible dans l’imaginaire des gens.

Le débat actuel sur la réforme de la gouvernance du système de santé est un cas d’espèce. L’élimination des huit régies régionales de la santé pour en créer deux d’envergure provinciale a déclenché une bataille rangée qui dure depuis maintenant plus d’un mois.

Les deux cordes sensibles les plus évidentes dans ce dossier ont été, évidemment, la question de la langue, et l’autre, la gestion des soins de santé. La troisième, plus en sourdine, c’est le désir de garder le contrôle de l’hôpital qui nous touche de plus près. Il ne faut certainement pas être surpris qu’un groupe de citoyens ait décidé d’entamer une poursuite judiciaire visant, ce qu’il est convenu d’appeler, la réforme Murphy. Quand le pouvoir de gestion consenti par une loi à des citoyens leur est enlevé pour être concentré entre les mains du ministre, ne serait-ce que pour six mois, le message inhérent à une telle démarche en est un de concentration de pouvoir. C’est une surenchère du pouvoir de légiférer.

Quand on ajoute au même projet de loi un article qui aspire à priver les citoyens, individuels ou corporatifs, de tout recours à la justice qui pourrait contredire le ministre, c’est étourdissant. Difficile par la suite de convaincre ces mêmes citoyens que le ministre agit dans leur intérêt, que ses intentions sont pures, que ses décisions sont transparentes et, surtout, inspirées de la volonté populaire ou de celle des professionnels de la santé.

Sur le plan de la langue, si la réforme avait été conforme aux prétentions de la première conférence de presse du ministre, le gouvernement était sur la bonne voie, à en juger par les réactions initiales des intervenants. Si le ministre a réussi à créer l’impression qu’il répondait aux attentes de la communauté acadienne, c’est qu’il les connaissait. Mais sa réforme était et demeure illusoire à ce chapitre.

Par contre, nombre d’intervenants ont scandé au scandale en dénonçant d’abord la réforme comme une violation des droits des francophones de la province, et en y associant par la suite des éléments qui n’ont rien à voir avec les effets de la réforme sur la langue, mais tout à voir avec la répartition du pouvoir de décision sur l’allocation des ressources humaines, financières et techniques.
Soyons clairs dans nos revendications et nos combats. La répartition inéquitable des services disponibles dans le Nord vs le Sud et dans les hôpitaux anglophones vs francophones est l’héritage de plusieurs gouvernements, pas de la réforme Murphy.

Organisons rationnellement et rapidement la mise sur pied d’une régie francophone de la santé. Revendiquons rationnellement et renégocions la répartition inéquitable des services non cliniques et des services tertiaires. Mais, de grâce, évitons la surenchère des accusations sans fondement et des agendas cachés.

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