Définir la dualité

Il se pourrait qu’une bonne partie de la gouverne des soins de santé nous ait échappé au profit d’une structure dite bilingue qui va en contrôler plus large qu’il n’en paraît. Bon lundi! Ouf! Que de rebondissements dans le dossier de la santé. Le Telegraph Journal ne demande rien de moins que la démission du Ministre de la Santé, Michael Murphy. Pour avoir créé un régime de dualité prétend-on. Il aurait mieux fait d’éviter de séparer les deux régies sur une base linguistique et plutôt créer une seule régie bilingue.

Pendant ce temps, un comité pour l’égalité en santé pourfend le ministre pour avoir tué l’autonomie de la régie Beauséjour et avoir créé des régies sans dualité réelle. Le président de la régie déchue de Beauséjour condamne le ministre Murphy pour ses comportements antidémocratiques alors même qu’un membre de son ex-conseil félicite le ministre pour avoir créé le ferment qui mènera à la dualité en santé.

L’opposition conservatrice s’en mêle, pour ne par dire s’emmêle, en disant tantôt que la régie A n’est pas assez francophone, tantôt que le ministre a créé une dualité qu’ils ne veulent pas. Pour ajouter au portrait, il faut rappeler les attaques à peine voilées des porte-parole de certains organismes acadiens contre le mutisme de la SAANB dans le dossier et le mutisme à peine voilé d’une SAANB qui cherche à se positionner entre tous.
Quant au ministre, il dit non à la dualité, mais crée deux régies sur une base linguistique. C’est un débat bien mal entrepris. Une accusation de génocide n’attend pas une menace de poursuite. Puis une sortie d’un ex-président de la
régie Acadie Bathurst qui félicite le ministre pour avoir forcé le regroupement des régions acadiennes. Condamnés à s’entendre, c’est le lot que nous impose cette réforme de la gouverne en santé. Il serait d’ailleurs plus avisé de parler de
gouverne plutôt que de vouloir trop s’entendre parler.
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Dans le contexte de la communauté acadienne, parler de gouverne semble se résigner à une question de dualité. Ce qui est un débat bien partiel. Prenez par exemple le secteur de l’éducation: nous avons acquis la dualité. Mieux encore,
l’homogénéité du réseau scolaire. Mais en a-t-on pour autant obtenu la gouverne? Oui nous avons deux secteurs au ministère de l’Éducation, l’un francophone, l’autre anglophone. Ils veillent sur les programmes distincts. Ils oeuvrent aussi en marge des services communs regroupés dans l’unité bilingue du ministère qui offre les services non pédagogiques.

Bref, tout le reste. Quant à la gouverne, elle est remise, en droit, aux Conseils d’éducation. Mais leurs mains sont tellement liées qu’en bout du compte, c’est le ministre qui a le premier comme le dernier mot. Je vous dirai, personnellement, que c’est peut-être parce qu’on ne sait pas trop comment exercer les pouvoirs de gestion qu’on possède. Ou pire encore, parce qu’on n’en veut pas vraiment. Du moins, tel est le constat que je dois porter devant le peu d’intérêt aux postes électifs ouverts aux prochaines élections scolaires.

Par analogie, on pourrait voir que le système à deux régies en santé devrait nous rapprocher de la dualité dans ce secteur. Mais il faut s’interroger un peu plus. Je l’ai dit dans ma dernière chronique, l’enjeu va se jouer aux alentours de l’Agence des soins non cliniques qui sera sise à Saint-Jean, une entité toute bilingue dirigée par un grand maître anglophone. Le lit n’est pas encore fait sur ce que cette agence fera. Par analogie au secteur de l’éducation, c’est un peu
le secteur des services bilingues qui s’y loge. Dans ce cas, on est loin de la dualité. Je me souviens d’une époque où, suite à l’obtention de la dualité en éducation, il a fallu décréter le holà, tellement l’unité des services bilingues prenait de l’ampleur au ministère de l’Éducation. À un point tel que la dualité devenait un fourre-tout politiquement rentable, mais de plus en plus vide de gouverne. L’analogie n’est pas aléatoire, croyez-moi. On a beau avoir deux régies, A et B,
dites francophone et anglophone ou non, on n’a pas encore gagné nos  paulettes. L’Agence de Saint-Jean va contrôler bien des questions d’intendance. On appelle ça les achats pour le bien de la cause. Mais en réalité, l’intendance, c’est le nerf de la guerre. Parole de Colbert!
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Ce qui me ramène aux enjeux à venir. Les flegmatiques irréductibles de la région Beauséjour jouent gros dans le présent contexte. L’hôpital George-L-Dumont à Moncton est animé d’un désir d’excellence en santé de langue française. Sans la justification linguistique, cet hôpital n’a pas sa raison d’être. Comment justifier, en ce monde de ressources limitées, deux hôpitaux dans une même ville d’une telle taille. Ce qui fait que Georges-L-Dumont doit s’envelopper dans le drapeau acadien et rabrouer toute attaque à son statut. Point de langue, point de salut.
La réalité est toute autre dans les régions du Nord. Au Nord-ouest, on s’en fout un peu. Si on veut des services tertiaires, Québec n’est qu’à trois heures de route et en langue française. On s’en sert d’ailleurs allègrement. À Campbellton, faut-il le rappeler, le rapport linguistique n’est que de 60 % francophone, 40 % anglophone. Une institution schizophrène. Tout comme Bathurst d’ailleurs. Ici, à Bathurst, chef lieu du Nord-Est qui opère en anglais, du moins dans son conseil municipal, l’opportunité a été ratée. Il y a 30 ans, on avait voulu faire de Bathurst la plaque tournante des soins en français. Mais par manque de vision, cet établissement « bilingue » était généralement contrôlé par les anglophones à l’époque et n’a pas su se positionner. Ce qui a permis à Georges-L-Dumont de prendre le pôle.

Malgré que Moncton soit, sur les plans linéaire et démographique, en marge de 70 % de la clientèle francophone de la province. Bathurst aura manqué une occasion. Mais ce ne sera pas la seule. L’Université de Bathurst fermera pour
ouvrir l’espace requis à Moncton. Il faudra voir si l’instauration de la régie A à Bathurst permettra un retour du balancier.
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Les analyses juridiques et politiques vont continuer à animer nos débats pour encore quelque temps. C’est que les politiciens, rouges comme bleus, semblent dire oui à la dualité. Et son contraire! Assez pour maintenir suffisamment
de confusion pour ne pas déplaire à trop d’électeurs des deux côtés du flan linguistique. J’espère qu’on va se calmer un peu le pompon et regarder l’évolution de la situation avec la tête froide. Il ne faut pas oublier qu’en matière de santé, ce n’est pas en santé qu’on accède aux réseaux, c’est en malades. Au-delà des mots, c’est la maladie et son traitement qui importent. L’infarctus n’a pas de langue. Ni l’insuffisance rénale. Ni la leucémie. Leur traitement en a une cependant.

D’abord et avant tout, la langue de la compétence. Et la langue est au coeur du critère de compétence. C’est aussi pour mieux garantir l’accès de cette compétence en langue française que la dualité est recherchée. Incluant les questions d’intendances qui, plus souvent qu’autrement, peuvent constituer un frein au développement des services. Il nous faudra jeter un regard mieux informé sur le va-et-vient entre les nouvelles régies et l’Agence de St. John. Il se pourrait qu’une bonne partie de la gouverne des soins de santé nous ait échappé au profit d’une structure dite bilingue qui va en contrôler plus large qu’il n’en paraît. Du moins, c’est un aspect non négligeable du dossier auquel il faudra y prêter attention. Pour peu qu’on veuille vraiment exercer une telle gouverne. Et bonne semaine.

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